Du quartier au centre : logiques despaces,
dynamiques dacteurs et développement culturel
Annick Germain
professeure-chercheure titulaire
INRS-Urbanisation, Culture et Société
Texte préparé pour la Journée détude
organisée par Voies culturelles des faubourgs, le 31 janvier 2003.
Le communiqué de l'événement
apparaît à la fin de ce texte.

Pour inaugurer cette journée déchanges,
jaimerais vous proposer quelques réflexions générales tournant autour de lutilisation de lespace
urbain pour stimuler le développement culturel.
Les villes sont par nature des creusets de culture, mais
leurs tissus urbains peuvent être tout autant des ennemis que des complices du développement culturel sur leur territoire.
Cest que les espaces urbains ont leurs logiques qui ne correspondent pas nécessairement à celles des acteurs
qui les utilisent. Non pas quil existerait un déterminisme spatial tout puissant. Bien au contraire, et je ne suis pas
sociologue pour rien. Mais les espaces urbains sont des constructions sociales, investies de significations qui sont le résultat
des pratiques sociales, quon les appelle les modes de vie, les modes de peuplement, les modes de production. Ce sont ces pratiques
qui en fin de compte peuvent se retrouver en congruence ou en dissonance avec ce quon veut y faire pour y développer des
activités culturelles.
Voies culturelles des faubourgs a choisi dintituler
cette journée détude " un faubourg en devenir ". Ce titre est un peu ambigu car il pourrait
laisser penser que le territoire dont il est question nest pas encore un faubourg, ce que nont certainement pas voulu signifier
les organisateurs. En fait Voies culturelles est un organisme qui sest jusquà présent beaucoup identifié
à son quartier, le Centre Sud. Il a dailleurs monté des visites guidées à loccasion des
Journées de la culture, visites qui ont eu un certain succès.
Mais Centre Sud nest pas seulement un quartier, cest
aussi un morceau de centre-ville. Et cest aussi, et ce nest pas le moindre paradoxe, un territoire qui comprend un village !
Faubourgs, quartier, centre-ville, village, ces termes
ne sont pas innocents. Ils ont certes une signification que vous connaissez bien. Ce que je voudrais discuter un instant avec vous,
cest de leur utilité respective à lintérieur dune stratégie, celle dun regroupement
dorganismes au service du développement culturel.
Ces termes désignent en effet à la fois un type
de territoire, au sens physico-spatial du terme, mais aussi des logiques daction. Les deux aspects ne se recouvrent pas nécessairement,
ne coïncident pas tout à fait. Ainsi on peut se comporter dans un quartier comme si on était au centre-ville, comme
on peut évoluer au centre-ville comme si on était dans son quartier. Selon ce quon veut faire, on peut mobiliser
lun ou lautre. Ou les deux à la fois. On peut les regarder comme des contraintes ou comme des atouts. On peut se
servir de lespace urbain, mettre en valeur ses caractéristiques pour le rendre attirant comme on peut choisir de lignorer,
de littéralement sauter par-dessus.
Un exemple : le théâtre Le Public, à
Bruxelles
Dans ma ville natale, Bruxelles, dans laquelle je retourne
à loccasion, on ma emmenée au théâtre voir une (excellente) pièce dans un endroit qui
a beaucoup de succès. Le théâtre sappelle Le Public, ce qui commence déjà plutôt bien,
et il se situe au centre-ville dans un quartier que les Bruxellois qualifient de " impossible " (sous-entendu, pauvre,
peuplé en quasi-totalité dimmigrés ce qui à Bruxelles est dépourvu de toute signification
exotique et sans facilités pour un public cultivé, c-à-d sans espaces de stationnement ; quant au transport
en commun, il na pas la qualité de celui quon connaît ici, et dailleurs on vous dira quil ne fait
pas bon se promener tard dans les rues de ce quartier). Ce théâtre a été aménagé dans un ancien
entrepôt, se veut davant-garde et a démarré sans subventions, en se contentant davoir de idées.
Par exemple, pour surmonter la contrainte énorme que représente sa localisation, il a, le premier, offert un service de
taxi à prix modique et universel (on vient vous chercher à domicile, on vous y reconduit) et la possibilité de
dîner (fort bien) sur place. Ce théâtre fait parler de lui et je me demande quand même si finalement sa localisation
nest pas devenue un facteur de succès car cela fait partie de laventure
Cet exemple me semble une bonne entrée en matière.
Lespace public qui environne tout équipement
collectif peut être au départ une contrainte ou un atout. Mais cet exemple montre que même dans une situation contraignante,
on peut " faire avec ". Il suffit davoir une bonne connaissance des caractéristiques du lieu, à
la fois les caractéristiques factuelles (ex la pénurie despaces de stationnement), et subjectives, c-à-d
les images que le public a de ce lieu : la perception quon se fait des alentours, quelle corresponde ou non à
la réalité est, en cette matière, au moins aussi importante que la réalité.
Ces caractéristiques sont à la fois physico-spatiales
(rues sales, étroites) et sociales (lambiance, lanimation, ainsi que le type de personnes qui fréquente le
lieu).
Cest ici quil convient de distinguer quartier
et fragment de centre-ville.
Sur le plan spatial, le quartier est un territoire bien délimité,
de dimension modeste, il ne faut dailleurs pas quil soit trop grand pour garder une ambiance de quartier alors que le centre
est à la limite plus un carrefour où se croisent un ensemble de réseaux quun vrai territoire encore quil
corresponde quand même à une aire donnée. La notion de faubourgs, elle, désigne la périphérie,
ou ce qui nest pas le centre.
Sur le plan social, le quartier est dabord lespace
de lentre soi, du familier et du quotidien. Il doit évoquer la stabilité et la sécurité. Il ressemble
à cet égard au village (dailleurs on dit souvent un quartier-village) sauf quun quartier est toujours un morceau
de ville alors que le village est une entité en soi. Le centre au contraire, est un lieu où se croisent des inconnus,
où prévaut une certaine liberté parce que personne précisément ne se connaît, un lieu de marginalité
aussi, et cela va avec.
Quel est lintérêt de ces considérations
sociologiques me direz-vous ?
Cest que la vie sociale que lon sattend
à voir dans un quartier na pas lair de correspondre exactement à la dynamique propre au développement
dun milieu culturel effervescent, ce qui est votre objectif. Le développement culturel passe par dautres qualités.
Plutôt que lespace de lentre soi, ce serait plutôt la découverte de lautre, plutôt que le
familier cest laventure, plutôt que le quotidien cest ce qui nous en sort, ce qui bouge plutôt que ce
qui est stable. Bref, toutes caractéristiques qui évoqueraient plutôt le centre-ville, ce lieu ou plutôt cet
ensemble de lieux ouverts à tous, où se côtoient des inconnus, de lieux de tous les échanges (politiques,
économiques, symboliques et culturels). La culture en est aujourdhui à la fois un produit et une condition. Si on
a cru un moment que les banlieues allaient aspirer toute lénergie des centres-villes, et que ce faisant elles prenaient
soin de jouer aussi la carte de la culture (on se rappelle de lorchestre symphonique de Laval), les années récentes
ont plutôt vu le réinvestissement des centres, et ce , de façon spectaculaire aux Etats-Unis. Les velléités
de décentralisation des équipements culturels métropolitains ont fait long feu à plusieurs endroits.
Alors il ne me semble pas totalement superflu de se demander
si limage de quartier est encore intéressante à des fins de promotion culturelle, si elle peut véhiculer
lidée que cest là où ça se passe. Si ce nest pas le cas, il faudrait désenclaver
votre territoire de référence, mieux laccrocher à celui du centre-ville, aller chercher votre public dans
lensemble de lagglomération.
Les choses ont-elles changé depuis les fusions municipales
de 2002 ? Par exemple, dans lancien Montréal, tout le monde connaissait Centre Sud. Mais quen est-il des
anciennes banlieues ? Faut-il faire la tournée des arrondissements ? Offrir des échanges (ou des trocs) de services,
par exemple, en matière dinformation culturelle ou de promotion dévénements spéciaux ?
Peut-on penser à des jumelages darrondissements ? Et les banlieues à lextérieur de lîle ?
Ny a-t-il rien à faire pour aller les chercher, les laissera-t-on se replier sur leurs territoires renforcés ?
Jouer le jeu des arrondissements nest-ce pas démissionner par rapport à lidée dun centre métropolitain
quincarnait tant bien que mal lancienne ville de Montréal ?
Si tous peuvent constater que Montréal a plusieurs
centres, quelle est une agglomération polynucléique, ny en a-t-il pas un qui soit plus " central "
que les autres (et je ne parle pas de géographie) ? Ne faut-il pas alors laffirmer plutôt que de le ravaler
au statut darrondissement comme un autre ? Pourquoi à cet égard ne pas rebaptiser larrondissement Ville-Marie,
arrondissement centre-ville ? Et si oui, votre territoire na-t-il pas un rôle à jouer dans cette stratégie ?
Mais il y a quand même aussi des avantages à
jouer la carte du quartier. Dabord, en principe, le quartier évoque la sécurité, à linverse
du centre-ville.
A priori le quartier a une image plus positive que le centre
à cet égard car du fait que des gens y demeurent en permanence, les espaces publics y seront plus sécuritaires,
comment lavaient montré il y a longtemps Jane Jacobs et Oscar Newman. Cest un peu le raisonnement fait à propos
de la stratégie de revitalisation du Vieux Montréal. Plus il y aura de résidents, plus il apparaîtra rassurant.
Or la question de la sécurité devient lobsession de nos sociétés, à tort ou à raison
(plutôt à tort dans le cas de Montréal, dailleurs). Laspect quartier a ce quelque chose de rassurant
que na pas un centre-ville.
Le Mile-End est un quartier intéressant à
cet égard : cest de toute évidence un vrai quartier mais avec certains traits de centre-ville, et ce, en
partie grâce à son cosmopolitisme. Plusieurs commerces affichent : ici on parle 9 langues. Sous-entendu, tout
le monde est bienvenu, y compris les étrangers. Ce nest pas seulement un espace de lentre-soi , cest aussi
un territoire qui accueille lAutre.
Centre Sud na pas cette ouverture. Les communautés
culturelles y sont moins nombreuses, moins affichées et ny sont dailleurs pas toujours bienvenues (plusieurs services
ne leur sont pas accessibles car on ny accepte pas les gens qui ne parlent pas français, cest même le cas de
haltes-garderies
).
Alors il faut travailler autrement lhospitalité
du quartier, pour que le public que vous voulez attirer dans vos activités sy sente le bienvenu.
Comment jouer votre appartenance au centre tout en affirmant
votre spécificité, et quelle est au juste votre spécificité, voilà une belle problématique
pour réfléchir à la question de la signalisation.
Il y a un autre avantage à être un territoire
distinct de quartier. Cela permet dancrer une vertu capitale de nos jours : la concertation. Il faut en effet avoir un territoire
commun pour pouvoir se coordonner, élaborer des stratégies communes. Les tables de concertation de quartier illustrent
bien la force du territoire, même si beaucoup dorganismes qui y siègent ont en fait des territoires dintervention
beaucoup plus vastes que le quartier.
Mais le principe de ces tables de concertation (quelles
soient sectorielles ou multisectorielles) a parfois des effets pervers : cest comme un siphon qui absorbe les énergies
et les éloigne de ce qui fait pourtant le fondement de lexistence de ces organismes : lusager, ou mieux, dans
votre cas, le public. Les organismes communautaires ont de moins en moins de temps pour aller sur le terrain, à la rencontre
des usagers, pour aller les chercher, les mobiliser. Car leur agenda est rempli par les réunions, le lobbying et les formulaires
(je caricature à peine). Voilà pourquoi jaime le nom de ce théâtre dont je vous parlais au début,
le Public. Ses responsables se sont mis à la place des spectateurs et se sont demandé comment ils pouvaient leur simplifier
la vie, mieux les accueillir, comment ils pouvaient aller les chercher. Cest ce que jappelle du marketing intelligent qui
va bien au-delà du narcissisme habituel des campagnes de promotion (voyez comme je suis beau, voyez ce que jai à
vous offrir, venez me voir).
Je reviens donc à la notion dhospitalité
et au rôle de lespace public à cet égard.
En théorie, lespace public est un espace public
accessible à tous (ce qui ne veut pas dire quon peut y faire nimporte quoi), ou mieux, qui nest appropriable
par personne à son propre profit. Cest un espace de sociabilité publique lorsquon y éprouve le plaisir
dêtre en société, mais cest une sociabilité librement choisie, cest-à-dire non imposée.
Le meilleur exemple : se trouver dans un parc, regarder le monde passer, sans être obligé de parler à celui
qui se trouve sur le même banc public que vous. Mais il faut aussi que le banc soit confortable, bien orienté (pour voir
passer le monde et non vous mettre nez à nez avec un autre usager comme à la Place Berri), que le design du parc soit
agréable (à regarder, à circuler).
Je lai dit au début, ou bien lespace
est une contrainte, ou bien il est un atout. Dans ce dernier cas, il faut soigner son aménagement, son confort, son esthétique.
Lenvironnement de chacun des équipements collectifs de votre réseau culturel doit être hospitalier. Dans le
concept des parcours culturels qui sont sensés stimuler le déplacement des usagers pour découvrir tous les points
dintérêts dans un territoire, on oublie souvent la notion de séjour. La ville, disait le grand ingénieur
barcelonais du siècle dernier, Cerda, est parcours et séjour. Il y a bien sûr les séjours longs de lordre
du résidentiel, mais il y aussi tous ces séjours brefs qui font quun arrêt peut être agréable :
sur un banc public, dans un café, sur une place, etc.
Il faut rappeler encore et encore ce que montrent la plupart
des études sur les facteurs de réussite des villes : loin den diminuer limportance, le développement
des télécommunications et des espaces virtuels a rendu plus incontournables que jamais les relations personnelles en face
à face et la convivialité des environnements dans lesquels ces rencontres se déroulent. Si Montréal est
passée maître dans lart doffrir aux usagers des espaces privés conviviaux (cafés, restaurants,
etc.) le domaine public reste le parent pauvre. Lembellissement des espaces urbains nest pourtant pas une idée
démodée, bien au contraire. Or les ballades dans Montréal sont souvent décourageantes à ce chapitre.
Si on réussit de temps en temps à bâtir beau ou à rénover de façon intéressante, le
traitement de lespace public semble être un art méconnu. Si les Français ont tendance ces dernières
années à pêcher par surabondance de mobiliers urbains, on doit quand même leur envier le souci du domaine
public en général dans les centres-villes. Et ils ne sont pas les seuls à avoir compris que lArt ne commence
pas au musée des Beaux-Arts mais dans laménagement des trottoirs.
Et la signalisation en matière de parcours culturels
peut y contribuer si on noublie pas quelle doit apporter elle aussi sa contribution à lembellissement des espaces
publics. Nos administrations municipales ont encore du chemin à faire en la matière : je noublie pas les
innombrables tracasseries subies par léquipe de la rénovation du Marché Bonsecours que jai présidé
un moment pour arriver à convaincre les autorités compétentes de la nécessité de bannières
pour signaler la présence dactivités culturelles dans le bâtiment ou des injonctions hygiénistes archaïques
lorsquon a voulu installer un marché dalimentation sur le trottoir de la rue de la Commune.
Mais la signalisation ne doit pas sarrêter à
mettre en évidence sur place ce sur quoi on veut attirer lattention, elle doit tabler sur les effets dagglomération,
jouer la carte du collectif, faire partie dun ensemble, jouer sur la solidarité deffets et surtout être un
témoignage du message que lon veut véhiculer, donc être un acte de culture ! Le choix est vaste :
culture historique, culture artistique, etc.
En terminant je voudrais attirer votre attention sur une autre
dimension de la vie de quartier. Centre Sud est bien un quartier, avec des habitants qui parfois fonctionnent avec des logiques quils
estiment peu compatibles avec les vôtres. Attirer le plus de publics possible, cest bien. Mais protéger la qualité
de vie dun quartier aux fonctions résidentielles importantes, cest bien aussi, surtout si on en tire des avantages
du point de vue sécurité. Or on la vu la sécurité est importante mais ici cest un point
sensible. Cest la rencontre parfois difficile entre ceux qui demeurent ici et ceux qui ne font quy passer car cest
une excroissance du centre.
La question du traitement de lespace public peut à
nouveau jouer un rôle important, pour quil ny ait pas trop de mélange des genres. Il faut en effet respecter
la double vocation du territoire, mi-quartier, mi-morceau de centre-ville, ce qui nest pas une tâche facile. Elle lest
encore moins que dans le Vieux Montréal où il y a peu de familles avec enfants, où les ménages sont particulièrement
fortunés et mobiles. Par contre les équipements culturels et récréatifs du Vieux-Montréal sont des
équipements lourds et le public est infiniment plus nombreux.
Mais surtout, cette vocation résidentielle ne peut
être ignorée dans une stratégie de développement culturel. On peut par exemple penser coopter les habitants
en en faisant des clients privilégiés de vos activités, moyennant certains traitements de faveur (horaires particuliers,
tarifs spéciaux, etc.). Il faut en effet quils y trouvent leur compte, et surtout, quils ne soient pas exclus des
activités planifiées. Mais il ne faut pas trop rêver en couleurs : la fonction résidentielle est un
handicap pour bien des activités culturelles. Alors il faut une instance de médiation, que lon convoque pour régler
de façon pragmatique les petits inconvénients de la vie quotidienne, et à coup déchanges de services.
Cette instance devrait être permanente mais autonome, composée dusagers et de " culturels ".
En conclusion, si les Voies culturelles sont bien des VOIES
et non seulement des VOIX, elles doivent investir lespace urbain. Mieux arrimer la culture à laménagement
urbain, voilà un beau défi.