|
Écrire Montréal, écrire à Montréal Le Trou noir de Montréal |
|||
Dent cassée, ma dent a éclaté, il m’en reste une moitié et je pense avoir avalé l’autre. Il y a aussi ma langue, je me la suis mordue bien comme il faut, n’ose pas ouvrir les yeux, surtout le droit, et j’ai les oreilles déchirées : je vais rester où je suis bien sagement, ne pas bouger de là, une gisante, faire la morte jusqu’à ce qu’on m’emmène. Bien entendu, tout a commencé à l’angle de Sainte-Catherine et Saint-Laurent, car à Montréal tout part de là, du degré zéro des énergies de la ville, plaie béante, ouverture centrale, fortuite rencontre des quatre points cardinaux qui en cet endroit s’annulent. Non j’en voulais pas, pas ce soir merci, pas de speed pour moi ni d’ecstasy ou de mush, depuis quand le mush est de retour je ne sais pas, nous étions au show d’un groupe belge qui donnait dans une sorte d’électro de parade de mode et de baises botchées, la chanteuse avait l’air d’une patate au four dans sa robe argentée, il régnait une atmosphère de débauche salopée, de maladies vénériennes incubées sous des strings à paillettes, de fin d’époque même en ce début de millénaire, une tristesse toxique, quelque chose qui fait se ronger les ongles le soir avant de s’endormir. Personne n’est superficiel pour vrai. Même ceux qui parlent avec l’accent du Plateau. Un ancien bar danse reconverti en salle de concert pour des événements reliés à la scène électro : le Dôme, tout près du trou noir de Montréal. Glamour clinquant pour oublier que depuis la reconversion du Parking et la désertion du Unity II, tous deux situés à l’orée du Village gai, témoins de l’ère passagère et désormais dépassée de l’électroclash, il ne se passe plus rien d’intéressant autour de cette scène à l’agonie. Un espoir, ce soir-là, peut-être que. Mais non. Alors je suis sortie et j’ai déclaré à Zoé que je détestais le fluo, les black lights, ma robe stretch, les sachets de cocaïne oubliés dans la salle de bain avec des petits motifs délicats qui ressemblent à des flocons, les exs de mon ex, l’odeur caractéristique des effets de boucane artificielle et que, par conséquent, je m’en allais manger une pointe au Pizza Bella Donna pour ne plus remettre les pieds au Dôme. En sortant de là on se retrouve non loin du trou noir de Montréal, là où se rencontrent le plus d’êtres humains en chute libre au mètre carré. Je parle de cet espace trouble qui réunit de douteux magasins de souvenirs, de colliers cheap, de pipes à hasch et de tuques aux couleurs de la Jamaïque lointaine, de là où, dans l’entrée du Burger King, on voit parfois deux nains manger de trop gros hamburgers pour leurs petites mains en lorgnant les prostituées qui louvoient de l’autre côté de la rue – ces filles-là ont mal à la tête et aux reins et ailleurs. Il est très facile de trouver un vélo pour 20 maigres dollars à quelques pas du trou noir, après m’être fait voler le mien je m’en suis acheté un de cette façon, c’est-à-dire amoralement, et il roule très bien merci. La limite nord-ouest du trou se dresse, sévère, en un mur jaune et gris, mélange de stuc, de ciment et de vieilles affiches indécollables annonçant des shows punks à l’X qui n’existe même plus. L’été, lors des festivals, on voit des artistes épanouis, venus de loin, donner des spectacles dans le stationnement adjacent, et ça fait du bien au trou noir, ça le nettoie, en quelque sorte, de ses violentes vibrations de perdition et de désenchantement. L’âme véritable du trou noir, sa centrale, n’est pas visible de l’extérieur. Sauf qu’on la sent bien. Deux portes. Comme quand on dit, dans les films, « Choisissez l’une des deux » et que le personnage, encore hésitant après toutes sortes de calculs mentaux, en pousse une et se retrouve inévitablement dans un univers parallèle où tout va très mal. Deux entrées, donc, sur Sainte-Cath, juste avant sa jonction avec la Main. Qui mènent à l’Hôtel le Boléro et à l’Abri du voyageur. Sieste : 20 dollars. Le matin dès 8 h 30, une femme dans la cinquantaine monte la garde sur le trottoir entre les deux portes. Fardée, joufflue, enveloppée dans un manteau lourd. On pourrait la déplacer dans l’espace et la faire entrer dans une épicerie fine de Westmount, magasinant le veau de lait, le maquereau boucané et les barquettes aux fraises; les gens n’y verraient que du feu. Aussi, je dois admettre que je ne saisis pas exactement le rôle qu’elle tient par rapport au trou noir. Près d’elle, on voit des yos qui tournoient comme des corneilles agitées, brusqués par des conversations sur leur cellulaire. Plus tard dans la journée, avant la ronde des prostituées de nuit, c’est-à-dire celles qui sont très jeunes et encore jolies malgré l’amertume qui commence à définir leurs traits, il y a deux petits êtres pouilleux dont je ne sais même pas s’ils vivent encore à l’heure où j’écris ces lignes. On ignore si ces deux-là sont des filles ou des garçons, mais on est assuré d’une chose : quelqu’un les a abandonnés alors qu’ils se croyaient en sécurité. Ils sont nu-pieds, et pour circuler ainsi sur Sainte-Catherine il faut avoir été dépossédé. Ils ont de petits pieds bleutés, on croirait qu’ils sont frères, ou sœurs, comme une portée de chatons frêles abandonnés dans la forêt ou sur le bord de l’autoroute. La dernière fois que je leur ai jeté un coup d’œil, tous deux avaient des vêtements amples et sales, des tignasses grasses et frisottées. L’un d’eux se grattait la tête comme pour se faire saigner. L’autre avait des gestes involontaires, des mouvements spasmiques qui naissaient dans l’épaule. Nœuds dans le cou, teint plombé, les commissures des lèvres fendues, du sang séché, figé en croûte. À part se perdre l’un l’autre, on sent qu’ils ont déjà tout sacrifié, et que c’est pour cette raison qu’ils arpentent la zone corrompue, dans le but d’amasser assez de sous pour réussir à s’offrir la dose d’héro qui les tuera d’un coup sec. Clac : mourir de joie main dans la main, ensemble, à l’aurore, dans un parking. Tomber à la renverse dans le trou noir, la tête par en arrière jusqu’à s’en fracturer l’épine dorsale, s’abîmer dans ce puits sans fond là où même de jour il fait nuit. Sursis avant la paix comme un point final, déterminant. Baver en ouvrant la bouche; sacrer en guise de dernières paroles. Étendre les bras. Si l’on trace une croix pour diviser la ville, sur une carte, on fera glisser le stylo sur Sainte-Cath pour la traverse et Saint-Laurent devient le poteau. Cette croix c’est le tombeau invisible des junkies qui claquent à la jonction des deux lignes, là où tout finit par mourir. Je me souviens m’être dit, hier, en traversant le trou noir, le nez dans les airs pour sentir la ville, que les énergies étaient malsaines, que Montréal semblait survoltée, qu’on la sentait nerveuse, à vif; comme si la ville s’inquiétait, en commençant par polluer la zone trouble. À cette heure tardive, les rues sont étrangement calmes; ceux qui sortent sont encore dans les bars et leur soirée atteint son climax. Les autres dorment depuis longtemps. J’étais à la limite nord-ouest du trou, dépassé l’ancien Dunkin Donuts poisseux et le magasin de pose d’ongles pour danseuses. Il y avait de la bataille près des Foufs alors je me suis engagée dans une petite ruelle pour éviter de passer par là. Mauvaise idée évidemment. Je voulais gagner Ontario. Elle me parlait. Voulait quelque chose de moi, probablement une cigarette. Elle n’avait pas l’air très solide sur ses talons hauts. Sa main passée dans ses cheveux en tremblant. Je l’ai regardée car elle me considérait. Un peu naïf de ma part j’en conviens. Ma robe courte pouvait me faire passer pour une pute, pour une pute qui s’aventurait dans sa zone à elle. Stationnement derrière les Foufounes électriques, un spot à pipes. « What’s your problem? ». Oui oui, je m’en souviens, c’est ce qu’elle m’a demandé. Avant d’avoir le temps de répondre quoi que ce soit, j’en prenais une en pleine gueule. Elle avait la lèvre fendue et un œil au beurre noir elle aussi. Je me suis penchée pour retenir ma dent, au moment où je me relevais, elle a tiré sur mes boucles d’oreilles pour les avoir à elle, beaucoup plus simple et rapide que de me les réclamer. Mes oreilles et le sang sur mes épaules, fines gouttelettes écarlates, éclats de rubis, ma dent pétée, une perle dans ma main, et mon œil qui criait : j’ai fini par m’évanouir. Elle cherchait à me défigurer, je présume que c’est le genre de vacheries qu’elles se font entre elles. Ce matin, je suis une pute oubliée dans le stationnement des Foufs, disloquée, j’ouvre les yeux sur un mur de graffitis, turquoise sur violet, c’est joli quand même. J’adorais ces deux couleurs-là très exactement lorsque j’avais dix ans dans les années quatre-vingt. La pute a aussi pris mes souliers et m’a marché sur les doigts. Je repose dans un tas de dégueulasseries, des déchets, les intérieurs d’un sac à vidange crevé : vieilles feuilles mortes qui datent de l’année dernière, verres de plastique piétinés, du carton mouillé, un petit tas de mégots comme dans les cours de récré des écoles secondaires, menu chiffonné des shooters en rabais le lundi. Le soleil gris, englué. Il faut me relever. Mettre un steak froid sur mon œil, désinfecter mes oreilles, acheter du mercurochrome, prendre rendez-vous chez le dentiste, me préparer des toasts et du café ou du bouillon de poulet et un grill cheese. M’appuyer sur le bloc de ciment en prenant garde aux tessons. Et ne pas raconter cet épisode-là à ma mère.
|